DEFI

Et soudain revins l’été

J’erre dans l’hiver de cette fin de millénaire. D’un pas glacé par les bourrasques, mon cerveau se congèle de l’intérieur.

  • Moins 30 dehors ! m’annonce mon coéquipier par onde lumineuse.

Les images conglomèrent comme les immenses stalactites au fin fond de la planète Io. La blancheur du paysage ne me fait pas l’effet escompté : retrouver un souffle de vie, de bonheur ! Le froid, sa rudesse injuste, ne me donne toujours pas ce que je suis venu réellement chercher : la mort.

  • Les glaces gliesiennes sont un continent fascinant, dernier espace vierge, pur…

Mon interview, avant mon départ, résonne ironique, à présent qu’elle m’a quitté.

  • Le cœur a besoin de chaleur.

Cette phrase. La phrase. Vous savez, ces mots qui émergent du quotidien des discussions et qui vous font prêter attention à la personne qui les dit. Elle avait ce don. Je croyais la fasciner par mes expéditions subspatiales. Elle voulait savoir pourquoi cet appel vers les froids galactiques.

  • C’est comme en amour : on ne sait pas, mais on y va ! avais-je répondu.

Elle avait fait la moue. Délicieuse petite lèvre inférieure.

Les vents s’infiltrent entre les coques de mes lunettes. Je les enlève. Je veux mourir. Mourir pour ne plus souffrir de jalousie et de l’absence. La douce femme indépendante fut ma perte, moi, le grand explorateur interstellaire. Fragile ! Dépendant ! Humain ayant un besoin inextinguible de chaleur affective. Perdu dans cette passion amoureuse qui n’agissait plus que par sa souffrance permanente, je voulais que ce grand froid m’en libère définitivement.

  • Rentre ! Tu vas finir congelé !

Ma mère. J’ai dix ans. Je suis en short sur le lac Victoria. Pas de veste. Pas de bottes. Juste un short rouge flash. Je me prends pour un moine tibétain qui teste sa résistance au froid. Je rêve d’escalader l’Himalaya en solo.

  • Laisse-le ! Il doit apprendre à s’endurcir !

Mon père. Un athlète complet. Dix marathons. Deux Iron man d’or. Puis, une chaise roulante. Mais la force ne le quitte pas. Il est mon exemple. Mon dieu.

  • Je reste encore 5 minutes !

La vapeur de l’hiver me fait ressembler à un dragon qui souffle. Je claque des dents. J’ai mes mains sous les aisselles. Je finis par rentrer. Dix minutes après !

S’enchaînent les années d’école, puis l’université, mais une obsession secrète guide mes choix : les glaces de la planète Gliese 581g. Enfant, elle est lointaine, inaccessible. 30 ans de technologie plus tard, je fais partie de la seconde équipe des découvreurs. Les Glieseriens, nous appellent les médias.

  • C’est un défi sans précédent dans toute l’Histoire de l’Humanité !

Mais l’Humanité s’en fout, comme moi je me fous d’elle, préoccupée par son confort, ses conflits économiques et les problèmes écologiques de la Terre. Vue de l’espace, la Planète Bleue a le teint gris. Dans ce marasme socio-économico-écologique, je n’ai qu’une obsession : Gliese 581g l’exoplanète couverte de glaces. 15 ans de préparation, de frustrations, de sacrifices, de passion. Pour entraîner le public dans ma folie, je monte les hauts sommets : l’Himalaya, l’Everest, la Cordillère des Andes. Ma marque : Never give up! NGU! Ma force sur le marché de l’extrême action : je suis le plus jeune de toutes les expéditions que je réalise en solo ! On m’appelle le Mozart des Montagnes, le Givré, Capitaine Ice. Ma notoriété motive et se marchande : net films, dessins animés, reportages, livres et la panoplie des objets en tout genre : figurines, T-shirts, matériel d’escalade, jeux vidéo, etc…

Quelques secondes ! Il n’a fallu que quelques secondes pour que le vent gliesien transforme mes globes oculaires en billes de verre. À présent, je suis aveugle ! Mon entraînement compense immédiatement : l’ouïe, le toucher, l’équilibre. Mes lèvres sont gercées, fissurées, crevassées. Ma combinaison isotherme est le dernier cri de la technologie terrienne. Terrienne. La Terre. Elle est à des milliards de kilomètres du point de chute. 6 mois que je lutte non pas contre les glaces désertiques mais contre mes souvenirs. Je m’arrête. Tout autour de moi n’est que silence. Un silence blanc bleu, si beau, si pur, mais si vide de toute vie.

  • Hhhhhaaaaaaaaaaaaaa…

Mon cri ne produit aucun son. La composition chimique de l’atmosphère l’en empêche. C’est comme si j’étais à présent aveuglé par cette absence de bruits.

  • Je t’aime.
  • Je le sais. Et je t’aime aussi.

Deux mots. Deux petits mots que je n’ai jamais prononcés qu’une seule fois dans toute mon existence. Sa silhouette fine qui s’éloigne ensuite et qui depuis n’est jamais revenue.
J’ôte ma combinaison. À peine ai-je enclenché le premier clip que l’air glacial me saisit, m’enserre comme la main d’un géant qui écrase
ma cage thoracique. Deux battements. Oui deux battements et mon cœur s’arrête. Mon sang est congelé. Je tombe sur la glace vitrifiée. Dernière image : une lueur qui veut transpercer ma nuit intérieure.

35 aért 20145

Rapport :

Avons identifié le corps : Samuel Hipster.

Sur les mini focales interstellaires la joie explose. Le Légendaire a été retrouvé. À présent le soleil double de la planète va lui rendre la vie.

  • Et soudain vint l’été sur toute la planète Clitere. Les millénaires de glaces disparurent. Le son naquit. Les Gliesiens descendants centenaires du Légendaire savourèrent enfin la Joie.

Dans la bulle d’accompagnement, la voix off s’éteint. Le corps reste stable plongé dans le sommeil profond. Le Légendaire a été retrouvé. Depuis quatre cycles. Demain, ce sera le grand jour, celui de sa renaissance ! Les doubles soleils seront au zénith, leurs ondes bénéfiques redonneront force et vie au vivant endormi. Tel est le cycle depuis des millénaires. Toutes les focales universelles attendent cet événement. Tant de questions sans réponse vont enfin être résolues. Tant d’attentes vont enfin être comblées. Le Légendaire sait l’origine des choses. Le Légendaire connaît la vérité ultime. Sa renaissance sera une Grande Joie dans tous les Cosmos.

  • La lumière ? La chaleur ? Les sons ? Qui sont tous ces gens ? Que sont ces lentilles de verre qui flottent autour de moi ? Je vole ? Mes pieds, mes mains, rien ne touche rien. Cette pièce n’a pas de parois. Où suis-je ? Que m’est-il arrivé ? Le froid. Le noir. La douleur. Et elle…

Les machines captent la moindre des pensées du Légendaire. Elles percent les circonvolutions du cerveau reptilien et retournent à ses origines humaines. Tous les habitants explosent de Joie. L’âme gliterienne est plus millenium que toutes les projections l’avaient extrapolé. L’origine est extra-glitienne. Le nouvel été renouvelle sa promesse : la vie est féconde au-delà du connu du Cosmos. Les ondes continuent leur parcours dans les cellules du Légendaire. Son A.D.N. est humain. La Planète Bleue des origines était donc vraie aussi. Les ondes parcourent à présent le passé de la vie du premier habitant de la planète. Remontent sa généalogie et celle des êtres qu’il a connus. Par réflexion ionique, les ondes analysent alors l’origine de ces personnes. Ainsi toute l’Histoire de la Planète Bleue est dévoilée aux milliards de focales. La Joie est surpassée par l’étonnante découverte. En un instant, la Grande Histoire est déroulée dans le sens inverse du Temps. Les ondes transpercent les couches d’A.D.N., atteignent les particules élémentaires. Elles regorgent des émotions du Premier. Les ondes des focales éprouvent alors les émotions du Premier Venu. C’est la folie dans toutes les focales. La Joie découvre, lutte et fait place à la douleur, la colère, la honte, l’amertume, la solitude. L’onde vibre d’un son inconnu à la surface de Clystere. Ses habitants et tous ceux reliés dans les Cosmos vibrent à ces chagrins inconnus. La Joie est bousculée. L’onde chirurgicale exploratrice atteint l’âme du Légendaire, le cœur de sa raison d’être. Une peine incommensurable envahit les focales. La douleur est trop forte. L’une après l’autre, le suicide vagabonde et détruit les focales. Un domino mortifère autodétruit la Civilisation répandue dans tout l’Univers.

Samuel Hipster chute. Sans les contacts des ondes, les machines se sont arrêtées à travers tout l’infini de l’espace.

  • Qu’est-ce qui m’arrive ?

La bulle s’évapore. Pour la première fois depuis 124356 années terriennes, une peau humaine est touchée par les rayons du double soleil. Ils traversent l’épiderme, les muscles, les os. Leur chaleur irradie toutes les cellules du corps retrouvé. L’énergie déployée fait vibrer les microparticules. Le chant de la Joie se propage dans le corps de Samuel Hipster. Sa peine fond. Le mètre quatre-vingts de muscles se relève. Les mains athlétiques frottent les yeux égarés de noir. Il disparaît à son tour. Les iris de l’explorateur prennent la couleur des yeux des bébés qui viennent au monde. Comme eux Samuel redécouvre la vie.

Connectons-nous

65 commentaires

Leave a Reply

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *