DEFI

Le chat

C’était une soirée d’été, de celle qui commence par les roucoulements d’un pigeon gris et fini, grisé, le corps imbibé d’alcool mordoré. Un énième vagabondage nocturne, de la porte de Namur à la Bourse et son architecture despotique laminée par les intempéries. Mais ce soir-là ne fut pas comme les autres soirs où j’endormais mon cafard sous des rasades de Jazz accompagné de spiritueux et d’arpenteuses du trottoir. Mes déambulations pré matinales m’amenèrent suivre un étrange personnage, une silhouette fine, élancée à la démarche suggestive. Il marchait sur les pavés brillants d’un crachin inattendu, comme un mannequin en représentation. Tout de suite, il m’a fait penser au chat de Franquin. Vous savez ce lubrique matou des rues toujours prêt à mille maladresses et casses juste pour attraper une gomme ou une balle magique fabriquée par son maître : Gaston Lagaffe, cet animal de papier, plus vivant que ses congénères réels par les expressions de son visage hilarant. Et oui ma rencontre du soir fut un chat noir au pelage désordonné mais à la démarche somptueuse. Je marchais au rythme « You are blasé » d’Ella Fitzgerald tandis que le quadrupède pianotait la chanson « Ain ‘t Misbehavin » de Fats Waller de ses quatre coussinets sur le clavier de pierre de la rue Fossé aux Loups.

– Serait-il un fan de Jazz ? Peut-être Toots réincarné en chat de gouttière des faubourgs de la capital ? m’amusais -j’ai à imaginer.

Le malin félin arriva devant la porte de l’Archiduc. En ce samedi soir, deux cerbères en garderie filtraient l’entrée de la précieuse alcôve. À ma surprise, les deux molosses ouvrir la lourde porte au passage du fauve . Je tentai de le suivre mais le couple de lunettes noir, incongru à cette heure, me fit comprendre l’inutilité de ma démarche moins féline.

– Soirée privée

Je m’assis alors sur le trottoir d’en face et grilla une gitane, tel un détective en attente de flag. 6 cigarettes plus tard, le malin sortit du club. Le prince de la nuit lustra son pelage noir comme un homme met son impair au sortir d’un bar. Soudain, il me fixa. Je restai interloqué par son regard. Il semblait me dévisager. Puis il leva son séant et parti vers la droite. J’observai sa queue bouger guillerette, danser sur un air de «Unsquare dance » de Dave Brubeck. Le chef d’orchestre imaginaire s’arrêta. Ses pupilles verticales me dire:

– Alors tu viens?

Puis il repartit de sa démarche souple comme les accords de « Just For Fun » de Django Reinhardt. Je redressai mon feutre et en fit de même avec mes courbatures conséquentes à l’attente. Comme s’il avait un rendez-vous pour un second concert, le fin félin dandinait sur les pavés inégaux. Nous arrivâmes aux portes du club The Music Village. D’autres cerbères, sosies vestimentaires des Archiducs, lui firent le même accueil. Je repérai une marche pour m’y asseoir mais mon guide s’arrêta dans l’embrasure ouverte. Son regard bleu nuit m’invita à le suivre. Je fis trois pas, retiens le lourd battant de verre, comme le fait un galant pour laisser passer sa conquête. Les Schwarzenegger me permirent l’accès inaccessible. Des accords d’harmonica se disputaient avec deux saxos, tandis qu’une contrebasse les séparait comme une mère fait avec ses enfants en bagarre. La chaleur, l’énergie, mélangée à la moiteur de l’air, devient un autre monde. Comme un habitué, le chat se coula entre les chaises et les tables. Sans hésiter, mon hôte sauta sur la scène et se glissa entre les musiciens qui l’accueillir comme un complice venu en retard. Après quelques secondes de passages entre chaque Jazzi , le pelage noir finit son incroyable déambulation sur une chaise laissée libre dans un coin. Il s’y coucha comme un enfant retrouve son lit. Le concert atteignait son apogée de vitalité. Il s’épuisa après une heure de pur bonheur pour les aficionados survoltés. Le calme revient. La température de la furie jazz redescendit comme le chat en fit de même sur son trône improvisé. L’étrange animal fut salué d’une caresse par chacun des artistes exténués par leur prestation diabolique. D’un saut souple comme une vague, le dos roula le long de la scène et reprit sa marche entre les innombrables jambes. Je le perdis. À la sortie, je le retrouvai lissant son pelage de la sueur des admirateurs. Sa toilette terminée, il repartit. Pendant une demi-heure, je le suivis. À chaque carrefour, il attendait que le petit bonhomme rouge finisse de mûrir, assis noblement comme un sphinx égyptien. Nous débouchâmes de la chaussée d’Ixelles sur la place Flagey. Ce long périple à travers le capital se conclut au Belga. Crazzy Boy y était en furie ! Depuis deux heures, ce batteur génial se déchaînait et enflammait le café bondé. Mon ami noctambule bondit sur le haut bar en zinc, y déambula comme un mannequin sur un podium et finit par se statufier à l’extrémité. Durant tout le concert sa queux accompagna les rythmes frénétiques des baguettes endiablés de Crazy Boy. Parfois, le saxo ou la basse prenait la main, permettant de souffler et de revenir à la charge comme une cavalerie napoléonienne descendant une colline à plein galop pour se ruer dans la bataille ! Le temps se dissolue dans la folie jazz. Lorsque finalement Crazy Boy lança ses baguettes en l’air, sa chemise collant à la peau et le 10 -ème verre de bière finit, le glas de la nuit sonna. Ma crépusculaire rencontre bondit au bas du comptoir, s’infiltra entre les gens serrés comme les briques d’un mur. Je m’extirpais avec plus de difficultés qu’une sardine prit dans un filet. Dehors, je cherchais mon étrange compagnon. Je l’aperçus au bord du lac. J’enjambai les minuscules barrières interdisant les pelouses. Une pleine lune fixait les iris bleu profond. La tête de l’animal se tourna dans ma direction. Je m’immobilisai. Il me sourit puis continua vers l’eau. La lumière devient ombreuse. Effet des alcools dans le sang ? Je vis mon improbable ami marcher sur la surface opaline. Un voile de brume émergea. Deux yeux fendus à la verticale. Le nuage engloba mon compère. Il disparut.

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