DEFI

Le Magicien des Senteurs

L’âme possède une alchimie particulière, tissée d’émotions, entourée de chairs, dominée et conduite par l’esprit. Pour l’atteindre, la toucher, il faut un langage tout aussi particulier. Unique et universel. Moi, le Musicien des Senteurs, j’en connais la grammaire. Pour percer ce mystère, le destin m’a offert deux clefs: une acuité olfactive accrue et une oreille parfaite. Par ces étroits couloirs que sont les conduits auditifs et les narines, je m’insinue dans ce labyrinthe tortueux qu’est une personnalité.

Compositeur hyperosmique la scène internationale de l’under ground me baptisa The Magistic Frog. Ce nom d’artiste me fut attribué par le monde de la nuit parce que lors des performances, je porte toujours un tee-shirt avec une grenouille. Elle est ma mascotte, ma griffe, hommage vestimentaire à Patrick Süskind, l’auteur de cet extraordinaire récit: The Story of a Murderer. Grenouille, le héros, conçoit huit parfums. Autant d’effluves qu’il y a de notes dans la gamme musicale. Son ultime création, un filtre d’amour passionnel, provoque une orgie sexuelle qui est le point d’orgue du livre. La vision de cette dantesque libération animale impulsa ma quête. Celle-ci me fit découvrir le rythme du métronome de l’âme.

Lors de rêves party tenues dans des caves immenses, des hangars abandonnés, des entrepôts désaffectés ou des usines oubliées, des centaines d’inconnus s’enivrent de techno, de trance psychédélique ou de tribecore. Ces ondes sonores font vibrer l’air. Planent sur cet océan invisible, la lavande Carla, le jasmin sambac, le santal ou la vanille tahitensis. Les vagues musicales bousculent, brassent, malaxent et finalement fusionnent ces atomes qui explosent en bouquet.
Pendant que les basses excitent les tympans, les fragrances, tels des arachnides aériens invisibles, tissent des toiles d’arômes qui attirent, entraînent et enchaînent les corps diabolisés par les pulsations entêtantes.

Lors du concert, mes doigts pianotent sur les lasers digitaux de mon Orgue à Parfums qui actionne, dans le même temps, des brumisateurs aveugles qui sèment les inestimables gouttelettes de parfum. C’est une rosée artificielle lâchée dans une arène tropicale survoltée. L’ivresse olfactive pénètre dans les narines des convives comme le LSD dans les veines des junkies. Tour à tour fraîches et énigmatiques, les parfums attisent le feu qui fond les résistances mentales de la bienséance, de l’éducation, des conventions. Mes bits électroniques sont les coups de burin, les flammes de chalumeau, qui fissurent les cuirasses des comportements et habitudes sociaux. Par les brèches, mes créations olfactives atteignent et communient alors avec l’âme.

Dans l’espace confiné, des polyphonies d’ambres gris, d’aldéhydes, de rose et de musc blanc, dansent à l’unisson. Première arabesque, la cerise noire, illustrée par une combinaison d’amande, de fruits rouges et de bergamote. Seconde pirouette, le cassis se dévoile sous les embruns de la fève tonka. Le duo entraîne les danseurs dans des libations amandées, soulignées par des thés fumés aux accents cuivrés. Cardamone, cyprus, citron et jacinthe amènent à l’extase. Poivres, épices et coriandre rendent sauvages les plus sages des pudibonds.

Dans la chaleur et la transpiration, loin des senteurs saturées par la pollution, et tandis que les corps renaissent, les Rêveurs jouissent à nouveau de leur odeur authentique. Leurs empreintes marquent au fer rouge la réunion mystique. Elles sont les inestimables accords qui rendent chaque rêve party unique. La qualité de leur harmonie dépend de l’équilibre des proportions et de l’intensité dégagée. Les odeurs, les haleines et les déplacements des danseurs sont les fondements de ces œuvres éphémères.

Dans cette partition sans silence, la température joue un remarquable solo. Elle dilate ou comprime les précieuses particules. Suivant le niveau du thermostat, la peau des invités va s’exprimer. Mes harmonies, tempos, anticipations, intervalles, modulations, arpèges, octaves et phrasés dirigent le public. Au sommet du crescendo, dans une homophonie parfaite, le cri primal s’extirpe des centaines entrailles en fusion. Chacun retrouve alors son moi profond, sauvage et vrai.

Sur le net, les vidéos ne peuvent rendre l’exaltation graalique offerte par les parfums.  » #Il faut venir pour comprendre » est devenu le hashtag des fans. Un seul interdit : venir parfumé. Des cabines, conçues comme des sas chirurgicaux, sont le passage obligé avant la représentation.. Ces alcôves intimes nettoient dermes et fibres textiles. Ainsi nul risque que des odeurs dissonantes viennent perturber l’harmonie de l’opus. Je suis le premier à y pénétrer. C’est le signal que l’enivrement par la musique olfactive va commencer. Aucune cigarette n’est permise. Nulle drogue n’est besoin. Les meilleurs contrôleurs sont les aficionados, autoproclamés « nez parfait ». Pendant la soirée, ils veillent. Ils interviennent si l’un ou l’une perturbe l’atmosphère.

Le dress code ? Le blanc. Pour accéder le saint des saints, l’absence de chaussure est la consigne, souvenir d’un mémorable séjour au pays du soleil levant. Certains, en manque de subliminal, se rendent dans les gigantesques bulles mobiles, décorées d’objets anciens, tels que des éprouvettes, des flacons multiformes, des alambics ou des cuves à fermentation. Des enregistrements sonores et olfactifs y dévoilent la quintessence de mon art. Une luxuriance débridée s’y déploie, libérée de tout conformisme, de toute règle. Les méditatifs s’y envolent. Les charnels s’y enlacent à l’infini.

Aujourd’hui, moi le Compositeur des Senteurs, The Magistic Frog, je vous invite à une de mes rêve party. Nul besoin de drogue, came et autres poudres qui troublent et asservissent vos sens. Au son de mon Orgue à Parfums, je vous ferai planer plus haut et plus pur que vous ne l’êtes. Je vous révélerai à vous-même, voyage royal, intemporel. Votre corps fusionnera comme du temps où vous étiez fœtus innocent. Les souvenirs? Cela dépendra de l’atmosphère. Certaines odeurs subliminales, véritables hypnoses olfactives, vous feront tout oublier. Une fois sorti de mon monde, l’air frais purgera vos pores imbibés. Et après chaque fin de concert, un sas de silence nettoiera vos tympans.

Alors n’ayez crainte que d’une chose: les parfums qui s’infiltrent!

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