DEFI

Le Petit Prince des Asies

Lors d’une habituelle nuit d’été, Edgard, Prince des Asies subtropicales, s’endormit entouré de ses deux sœurs : Selena et Magdalena. La Lune était ronde dans le ciel sans couleur. Soudain, le drap étendu sur la voûte aérienne vibra. Venant d’au-delà de l’Univers, telle une météorite, la sorcière Yessica surgit !
Elle mangea le noir du céleste plafond. Sa chevelure en prit la teinte et devint si longue qu’elle s’en fit une robe. Perdue dans la lumière du jour, la Lune disparut.

Au matin, le Petit Prince des Asies bâilla. Il étira ses bras potelés, tandis que de chaque côté du lit, ses deux sœurs ronflaient. Par la fenêtre du château, Edgard vit le bleu étincelant. Il sourit. Il n’aimait pas la nuit. Le noir lui faisait peur.

Il chatouilla Magdalena, blottie contre lui.

Riant sous les guili-guili des petits doigts, la grande fille de 9 années s’éveilla. Les deux observèrent Selena qui trompetait. C’était comme si les mille grenouilles du Marais Perdu coassaient en même temps ! Les deux magiciens se levèrent. À pieds nus sur le plancher de bois, ils marchèrent comme de minuscules souris. Ils soulevèrent doucement le drap arc-en-ciel. Les pieds de Selena étaient roses comme les fleurs du jardin. Chacun approcha une main. Du bout des doigts, ils tirèrent sur les orteils pareils à des bébés poissons.
Sous l’effet des noms prononcés, Edgard au ventre rond, parce qu’il aimait manger, et Magdalena, la danseuse, souple comme un élastique, s’esclaffèrent. Selena l’astronome avait un vocabulaire tout particulier :

– Par les queues de toutes les comètes et les télescopes mal réglés ! Astéroïdes orbitaux ! Quasars ! Pulsars !

Les mots firent s’esclaffer les deux chatouilleux. Selena, l’aînée des trois magiciens enfantins, finit par se lever.

– Par le Grand Univers et le fantastique Big Bang, j’ordonne que la journée nous donne nourriture et boissons !

Par cette formule, le trio fut transporté à la cuisine où apparurent table, chaises, assiettes et gobelets. Les assiettes se remplirent de souhaits culinaires : sandwichs garnis de bonbons au chocolat mous, soupe de chips arrosée de grenadine, gâteaux de marshmallows à la glace au beurre. Les gobelets aux reflets multicolores continrent des liquides lumineux et sucrés.

À l’extérieur du Château des Plaisirs Enfantins, le jour continua, immobile. Le soleil ne disparut pas. Sans Lune et sans ciel noir, les trois magiciens se sentirent très fatigués. Edgard finit par s’endormir. Magdalena le rejoignit au pays des « Tout est possible ».

L’astronome Selena intriguée monta à la haute tour de vigie. Grâce à son télescope enchanté, elle découvrit la Lune, petite bille d’argent oubliée dans le bleu de la voûte céleste. À cet instant apparut juste derrière elle, la terrifiante Yessica ! La méchante sorcière mit ses mains gantées devant la lunette astronomique. Selena ne vit plus rien.

– Par l’arbre des rêves, plonge dans l’oubli !

Selena la scientifique chavira dans un profond sommeil. Pareils au tonnerre, les ronflements réveillèrent Magdalena aux cheveux d’automne. Elle monta les cent mille et une marches qui menaient au sommet de la haute Tour du Guet. Elle découvrit la longue et maigre robe noire. À son approche, la chevelure de Yessica se hérissa tel le hérisson devant un prédateur. La méchante sorcière comprit qu’il y avait un cœur d’amour tout près d’elle.

– Que les coquins et coquines ensevelissent les bontés aux yeux clairs comme la vérité, beaux comme l’amour sincère.

Les ombres attrapèrent l’agile danseuse dans leurs silhouettes d’ébène.

Par manque de la chaleur de ses soeurs, le Petit Prince des Asies revint du monde où « Tout est possible ».

– Je ne dors plus… Où êtes-vous ?, interrogea le rondouillard Edgard de cette famille de magiciens frugale. Ha, vous vous cachez. Moi, je vais vous trouver.

Grâce à ses yeux phosphorescents, il perçut les invisibles empreintes des pieds de Selena.

À son tour, il monta les cent mille et une marches de la Tour du Guet. Cela lui prit plus d’une heure et il s’endormit deux fois. À chaque fois, il se réveilla sous l’effet du vacarme des ronflements. Il atteignit le sommet de l’édifice millénaire et découvrit Selena qui lévitait à 1 mètre du sol. Il s’approcha, la secoua. Elle ne se réveilla pas. Il lui chatouilla la plante des pieds. Rien. Soudain, derrière lui, apparut Yessica, la sorcière, qui avait volé la nuit pour s’en faire une chevelure et une robe. Devant les yeux du Prince des Asies, elle mit les mains :

– Par l’ordre des saisons, comme l’ours des Montagnes Sacrées de Neige, hiberne !, dit au vent la redoutable sorcière.

Mais le petit prince ne s’endormit pas ! Il était protégé par sa courte chevelure corbeau ! Il se retourna.

– Par les farfadets, rentre où tu étais !

La maléfique se tord, se convulse, mais sa baguette de bois de pierres astéroïdales la prémunit du sort que lui jette le Prince des Asies.

Mais le petiot bonhomme a percé les secrets, décodé les formules. Alors il fait face, sa ronde lilliputienne silhouette devant l’immense Yessica. La sorcière voleuse de la nuit éclate de rire en voyant son minuscule adversaire pas plus grand qu’un carré de sucre.

– Par les ombres de mes mains griffues, que la molécule devienne eau !

Mais rien ne se produit. Le Petit Prince des Asies s’assied et sort un morceau de chocolat.

– Par tout ce qui est obscur et sombre, enlevez le microbe-être !

Rien ne se produit. Ha si, le bruit du morceau de chocolat cassé entre les dents blanches du Petit Prince des Asies.

La sorcière jeta mille et deux sorts. Des heures et des heures, elle gesticula, s’époumona. Et plus elle s’agitait, plus elle rapetissait. À la fin, le noir éclaboussa le ciel comme un tube de peinture gicle sur un grand papier. Ainsi la nuit revint dans le cosmos. Le Soleil peut enfin dormir et la Lune peut à nouveau se lever.

Mais que sont devenus les trois magiciens enfantins ?

Ils se sont réveillés le lendemain. Tout simplement.

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