DEFI

Leïla

Chapitre 1 : Leïla

Princesse saharienne, elle était allongée sous la tente bleue comme la nuit, mouchetée d’étoiles. Leïla la rebelle. Leïla l’indomptable. Leïla la voleuse, pareille à la tempête de sable qui emporte tout sur son passage. Avec volupté, elle massa la plante de ses pieds, douloureux suite à la dernière cavalcade dans le désert. Le contact sensuel de l’onguent parfumé à la menthe éveilla des souvenirs sexuels.
Les mains blanches comme le lait de chamelle sur ses seins brunis de l’or du soleil. Les iris pareils à un ciel sans nuage. Les muscles. La chaleur du corps de son amant. Ses étreintes nombreuses. Ses caresses.

  • Nous n’aurions jamais dû nous rencontrer !, affirma-t-elle de sa voix cassante, habituée à donner des ordres à la horde de voleurs que formait sa bande. 49 gaillards armés de coutelas, de fusils aux canons gravés d’arabesques. Les larges poitrines traversées de lourdes cartouchières ignoraient pourtant que le chef craint et respecté était en fait une femme!

Tout en versant de l’eau fraîche sur le pied rasséréné par le massage, celle née pendant la nuit, origine de son nom, sourit, révélant une dentition de carnassière. Avec délice, la belle secrète étira ses jambes musclées par les années d’effort physique dû à sa « profession ». Kidnappée lors d’un raid à l’âge de 5 ans, la plus jeune fille du sultan Homar avait goûté comme une datte juteuse cette dangereuse situation. L’étonnement de ses geôliers suite à sa disparition éclaira ses fins traits de la blancheur de ses dents pareilles à celles d’une lionne. Les années d’errance, de rapines, avaient ensuite forgé le caractère du Voleur des Sables comme l’appelaient ses victimes. Nombreuses. Très nombreuses. Chacun de ses méfaits avait enlevé la part d’inhibition venue de son éducation et de sa condition de femme dans un monde machiste. Leïla trouvait une vraie liberté à être une criminelle.

Sous son habit masculin et sa voix rauque, tous les plaisirs lui étaient permis. Tous sauf un : le sexe ! Celui-ci avait été compensé par la ferveur et l’excitation des vols.

  • Les razzias sur les caravanes sont plus excitantes que cette minuscule chevauchée intime de quelques minutes !

Telle était sa pensée, il y avait encore quelques mois, ses secrètes expériences loin du clan des voleurs n’ayant pas été jouissives. Mais il y avait eu cette rencontre avec cet homme apparu au sommet d’une dune, une silhouette en contre-jour, élancée, élégante et martiale.

Allongée sur le tapis persan, Leïla se tourna sur le flanc. Elle amena à ses lèvres fines la pipe du narguilé. Les pans de sa longue robe de soie s’ouvrirent. L’air tiède de la nuit goûta avec délice le ventre plat et le diamant incrusté dans le nombril. Les bouffées s’espacèrent, écrasées par les souvenirs. Le jeune lieutenant français était une aventure qui s’étirait dans le temps telle une nuit sans fin. La rencontre aurait dû en toute logique tourner court, mais quelque chose de magnétique les avait attirés l’un vers l’autre.

Lors d’une razzia, l’armée coloniale française était intervenue. Pour éviter un carnage, la bande s’était éparpillée.

Poursuivi par les militaires, le chef chevauchant Andromède, un magnifique pur-sang noir, avait cavalé sur les hautes vagues de sable. Tous avaient arrêté la poursuite tant l’effort était épuisant. Tous sauf un ! Leïla fut surprise par la vélocité de son poursuivant : le lieutenant Gustave Marie. Non seulement son cheval épousait chaque dune mais la vélocité de l’élégant animal surpassait celle d’Andromède ! Sentant que pour une fois elle allait être rattrapée, Leïla joua le tout pour le tout. Au creux des dunes, elle descendit du puissant destrier, lui murmura quelques mots à l’oreille. Le compagnon fidèle sembla comprendre. Il repartit de plus belle. Leïla se dévêtit de sa tenue d’homme et se vêtit d’un simple sari. Pieds nus dans le sable, elle marcha tranquillement en direction du cavalier français qui chevauchait à vive allure. Lorsqu’il la croisa, les yeux bleu azur fixèrent intensément ceux noirs de la belle inconnue.

Après quelques minutes, les traces disparurent dans le sable en mouvement. À l’horizon une tempête s’annonçait. Gustave Marie stoppa Élise, sa jument. Le brun pâle de sa croupe se perdait dans celui du sable. Il flatta l’encolure, tourna bride, et repartit d’un pas posé vers le fortin Babelweb. Dans la solitude du désert, il revit le regard sauvage de la belle inconnue croisé quelques minutes avant. Le hasard lui fit changer son destin : marchant paisiblement sur la crête d’une dune, il retrouva la belle indigène au sari bleu.

Chapitre 2 : Souvenirs

Le sable brûlant. Son corps aussi brûlant. Pas de mots. Des souffles. Des feulements. Des griffes dans la peau au point de la faire saigner. Et enfin la libération. Une explosion qui s’exprime dans un cri étouffé par l’extase. Dans un désert en ébullition, face au soleil au zénith, les deux amants improbables s’étaient aimés. Leïla resta dans le souvenir de cette première fois, le tuyau du narguilé à la main. La fraîcheur du vent nocturne la sortit de sa transe amoureuse.

Marchant, tranquille, rassurée par le fait que son poursuivant ne l’avait pas reconnue lorsqu’il l’avait dépassée, elle fut surprise de son retour. Sans mot dire, il s’était approché, la suivant du pas paisible de son cheval. Elle l’avait laissé venir, continuant de jouer son rôle de jeune femme partie au puits chercher de l’eau. Le haut animal s’était mis à sa hauteur. Leïla n’avait pas tourné la tête, sa bouche cachée par le voile bleu de son sari. Ils avaient ainsi marché de concert sans rien se dire, juste le rythme lent de la marche dans le sable chaud. À un moment, Leïla s’était arrêtée. Gustave Marie avait fait de même.

Un long moment, leurs regards s’étaient observés, entrecoupés par le vent qui se réveillait à l’approche de la tempête. L’homme perché sur sa monture était descendu, s’était approché. Respectueusement, comme on manipule un objet sacré, il avait abaissé le fin tissu recouvrant les lèvres féminines. Il s’en était approché. Leïla, d’habitude rétive, l’avait laissé faire.

  • Simple curiosité, avait-elle pensé à ce moment.

C’était la première fois qu’elle voyait un colon et cela l’intriguait comme lorsqu’elle était enfant et qu’elle observait ses geôliers jouer aux dés.

L’étreinte avait été fougueuse. L’homme l’avait submergée de son désir. Une sauvagerie partagée s’était échangée entre eux. Dans les hurlements de la tempête, leurs cris de plaisir avaient pu s’exprimer sans retenue, sans inhibition.

Chapitre 3 : Départ

Les mois avait vu les rendez-vous secrets des deux amants. Les heures avaient rougi devant leurs débauches enivrantes. Ils étaient ivres l’un de l’autre. Alcooliques des chairs et plaisirs partagés. Trouver un équilibre était impossible. Leur relation était pareille à un cheval emballé. C’est Gustave qui y mit la bride.

  • La semaine prochaine, je prends le bateau vers la métropole. Mon temps est terminé.

Leïla reçut la nouvelle comme un coup de poignard. Elle ne dit rien, passant tendrement ses doigts dans les cheveux blonds. Sans un mot de plus, le lieutenant Gustave Marie revêtit l’uniforme et coiffa sa chevelure du képi. Cravache à la main, gantée de cuir, il fixa le corps nu de celle qu’il appelait intérieurement « ma folie ». Fiancé depuis 6 mois, cette passion qui lui brûlait les entrailles, le cœur, l’esprit et l’âme ravageait son avenir. Promis à une carrière brillante, fiancé à une famille notable de Lyon, Gustave ne voulait pas tout perdre pour une toquade due à l’exotisme !
Allongée, Leïla regardait son bel amant comme une lionne repue allongée dans la savane. L’élégante silhouette s’arrêta devant la toile ouverte à la nuit. Leïla sourit, ses dents blanches rayonnèrent de la victoire. Elle savait que l’amour était inébranlable même pour la plus puissante des volontés : la sienne avait plié sous son joug ! À chacune de ses rencontres, elle se mettait en danger ! Un de ses hommes pouvait désirer la voir et découvrir ses deux terribles secrets : sa féminité et sa relation avec un lieutenant. Toute sa gouaille, sa force de persuasion n’auraient pu empêcher la sentence : la lapidation, le corps enseveli dans le sable brûlant du midi, la tête dépassant à peine. Telle était la loi des bédouins voleurs du désert.

  • Éfendi, ne lutte pas. Pars si tu veux, mais dans à peine trois jours tu reviendras, suppliant.

L’ombre se retourna et de deux enjambées fondit sur l’impertinente, cravache brandie. Les yeux noirs ne cillèrent même pas. Le bras levé se figea. L’assurance le désarmait. Le bras s’abaissa.

  • Tu vois. Viens. Viens mon bel étalon du Nord. Ma couche refroidit…

Gustave fixa sa maîtresse. Rien ne pouvait donc arrêter cette passion. Même la découverte de la réelle identité de son amante n’avait arrêté cette folie qui le ravageait. Leïla saisit le tuyau souple du narguilé d’argent, en tira une bouffée et le rendit à Gustave. Le Français saisit le fin tube souple, inhala profondément le tabac. L’expiration calma sa colère. Leïla s’approcha comme un fauve en chaleur.
Les lèvres charnues de l’Occident embrassèrent les fines de l’Orient. Le regard bleu ciel se perdit dans celui noir comme la nuit. Puis, brusquement, Gustave repoussa son amante sur la couche de coussins moelleux. Ils se regardèrent amusés. Du salut militaire, Gustave salua la cheffe rebelle, lui fit un clin d’œil, tourna sur ses talons et d’une démarche martiale marcha vers la sortie. Juste devant, il mit son képi de travers, se retourna et dit :

  • À la prochaine pleine lune, diablesse !
  • À la prochaine lune, mon prince, répondit l’indomptable Leïla.

La toile se referma sur l’uniforme froissé par les désirs impatients.

Nue, Leïla s’allongea sur les coussins et tira une nouvelle bouffée du narguilé.

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