DEFI

Les déconnectés

« Nous, on veut vivre comme les anciens, la génération d’avant le net ».
Coiffés et modélisés « concept 90 », on se retrouve dans la chambre des uns et des autres pour comploter notre futur.

– Nos avenirs bonifient comme les vins de jadis, ai-je l’habitude de clôturer nos réunions clandestines d’adolescents post-pubères.

Nous voulons bâtir un village, une communauté de déconnectés 2.0.

– … des net-detox, sentence ma sœur cadette, âgée de dix ans.

Enthousiastes, mais ignorants, nous interrogeons le passé. Paradoxalement, mes potes utilisent Google. Moi, je profite de mes contacts dans la résidence partagée de ma mamy. Les occupants se sont emballés pour notre vision, à tel point qu’ils en discutent même quand je ne suis pas en visite. Ils m’enseignent les habitudes de la télévision unique avec sa pléthore de programmes et de chaînes thématiques. Ils m’initient à l’art mobilier, notamment, les étagères de bibliothèque garnies de dizaines de livres physiques.

– Lourd et encombrant, a commenté Hans, le compagnon de ma grand-mère.

Je suis passionné par les activités en live : ciné, boîtes, restos, bars, ainsi que les vacances en famille ou en couple. Aujourd’hui, on appelle cela « Real XP » : expériences du réel. Elles sont partout sur la toile. Elles font le buzz.

– Faire la crêpe sur le sable d’une plage ou le bord d’une piscine, commenta Gysèle, la douairière de cette communauté de pré-numériques, qui se croisent au jardin collectif et travaillent à loisir au potager situé au centre des appartements de plain-pied.
-… et les cartes routières qui blindaient la boîte à gants, rajouta, dans la discussion de cet après-midi d’automne, ma mamy manouche, la main octogénaire de son Hans blottie entre ses doigts veinés.
– J’espère qu’on sera comme eux, m’a dit Madau, tandis qu’on marchait sur le sentier décoré de gravures.

Aujourd’hui, les écrans ultra fins, les applications smartphone ou les mini-tablettes sont vendus à la bourse des antiqui-tech et sont le privilège de nostalgiques aisés.
A l’opposé, les tickets de caisse, les billets de banque et les covers de mangas décorent les murs de ma chambre moins fortunée.
Les voitures hybrides, les drones et les mini-cameras sont le summum. Le top du top. Ces hit-fonctionnelles reliques enragent la fièvre des collectionneurs mondiaux, pareils à des gamers en manque de leur partie.
Les voitures quatre places, les rues goudronnées, les cafés ouverts jusqu’au matin, les écoles de quartier, les banques, les bureaux, tout ce décorum citadin, cette atmosphère du début du second millénaire a disparu et nous fait fantasmer, nous, la net-génération.
Quand je raconte mes entretiens avec le groupe TV-radio-bouquins, les natifs d’internet ne me crédibilisent pas. Les commentaires styles: « Incroyable ! », « Impossible », « Wouhaaa », mais aussi les doutes genre :  » T’es sûr ? », « Non, attends là, c’est un fake ! » hachurent, comme des tweets, les échanges.
C’est vrai que les avant 2000 extrémisent parfois. Ma grand-mère dit « enjoliver la vie ». J’adore ces expressions ! Enjoliver. Adoucir. Câliner. Et tant d’autres ! Mais j’ai vite appris : les vieux manipulent, trichent, jalousent. Un exemple ? Aucun d’eux ne révèle son âge. Ma grand-mère y compris.

– Le jeu consiste à le deviner par une série de questions anodines en apparence, m’explique-t-elle, accompagnée d’un clin d’œil enfantin.

Néanmoins, ma copine et moi, on essaye de vivre comme eux.

– Enfin, comme on imagine qu’ils vivaient, corrige-t-elle souvent mon enthousiasme idéaliste.

C’est vrai que le côté macho, bagnole, carrière, « cigarette, whisky et petites pépés », pour reprendre une expression de l’époque, ce n’est pas notre vision, notre éthique. On est plutôt végé, bio, bien-être, bonheur, voyage, découverte, épanouissement, respect de la nature.

– Les Bisounours sont de sortie ! nous a surnommés, un après-midi, du fond du couloir, un septuagénaire bedonnant, appuyé sur sa canne en contre-jour.

Madau et moi, on a souri.

– Laisse dire, c’est un vieux grincheux, nous a murmuré ma grand-mère.

Dans l’instant, Madau et moi, on l’a paralellé avec You to be Grinche du site Lafing@com. On a éclaté de rire et il est parti furibond.

– C’est ça votre force, mes petits. Ne vous laissez pas piéger par la haine des jaloux cyniques mais envieux.

J’avoue que je n’ai pas compris, mais Madau bien. Elle est unique. Avec elle je me sens plugué.

-… même en dehors du lit ?, qu’elle m’a répondu, de sa façon «  serieux? », mi-coquine, mi-joueuse, le jour où je le lui ai avoué.

Elle a parfois des réactions cash. C’est ce que je kiffe chez elle. Un soir, elle a jeté par la fenêtre son bracelet de contact alors qu’il vibrait au rouge.

– Y en a marre de ces machines ! Moi, je ne veux plus qu’être avec toi !

Elle m’a sauté dessus tandis que j’étais allongé sur le sofa-lit.

– Attends.

Je me suis levé, ai sorti mon badge perso de la poche de mon jeans qui se vautrait sur le plancher comme un chat paresse au soleil. J’ai rouvert la fenêtre au chambranle de polyprène et j’ai lâché la fine plaquette du 15ème étage de la tour de verre où nous nous lovions depuis toute la journée. Je ne pouvais pas faire moins, non ? Le lendemain, on a retrouvé les deux appareils l’un à côté de l’autre. Les pièces étaient entremêlées comme on l’était pendant la nuit.

– C’est dommage, j’aurais selfié, qu’a commenté mon impulsive loveuse.

J’ai arrêté le premier lambda qui passait. Lui ai expliqué. Il a fait la photo et nous l’a envoyée. Depuis, il est membre de notre assoc.
Nous, on veut vivre comme avant, sans la connexion, sans le net. Sur les réseaux, certains nous ashtaguent  » Les Amishs du nouveau millénaire ». On like ! Amish, en argot, cela veut dire ami, alors pensez si on est contents ! Madau les a baptisés: « les dépendants de sentier ». Elle a commenté :

« Les net-utilisateurs ne peuvent faire marche arrière, ni discuter des différentes architectures possibles, car on leur dit qu’il n’y a qu’une solution, qu’un seul chemin. Nous on veut tracer notre propre sentier. On a envie de vivre le moment présent, de ne plus être gênés ou interrompus en permanence par le monde entier. Nous vivons sous le régime de l’alerte permanente, sans cesse sollicités, activés, éveillés. On veut quitter cette urbanité numérique pour sortir se balader dans la réalité, comme les flâneurs désinvoltes de la fin du premier millénaire. On veut ne plus être en tension, mais être juste en contact avec les éléments qui nous entourent : la ville, son ambiance, les bruits dont on ignore même l’existence, comme la sonnerie des cloches à 8 h le matin ou les odeurs perdues dans notre société stérilisée mais sur-imbibée d’artifices de produits. Redécouvrir nos senteurs charnelles, cachées sous les savons, les cosmétiques, les déodorants et parfums artificiels. La décarbonisation a annihilé les odeurs des cités : le kérosène, l’asphalte, le goudron, le ciment. Les senteurs du bois, de l’herbe fraîchement coupée, des écorces d’orange, des lilas, des plantes, nous sont inconnues comme la boue. Les vastes parcs urbains sont des terrains synthétiques aménagés de parterres d’arbres sélectionnés et calibrés par des ingénieurs paysagistes. La sauvage liberté est cadenacée par l’organisation et les contraintes budgétaires couvertes de valeurs pseudo-écologiques. La spontanéité, l’erreur, le hasard, l’inconnu, l’inconscience, l’enthousiasme sont bridés en nous, et autour de nous, par notre entourage, notre environnement logique, rationnel, qui nous coupe de notre animalité humaine. La responsabilisation tue dans l’œuf toute initiative.
Aujourd’hui, je défroisse au fer à repasser brûlant, mes pensées. Notre fraîcheur juvénile est en espoir. C’est agréable d’être concentré sur ce qu’on ressens et de prendre le temps de calligraphier ses impressions sur du papier à l’ancienne »

– La connexion a tué l’ennui, a contre argumenté un internaute.

« Peut-être, mais on a aussi perdu l’habitude de s’arrêter pour réfléchir. Nous, on veut garder une certaine indépendance. C’est devenu un luxe à préserver, comme les ressources naturelles. Nous sommes aussi une ressource naturelle. Et, comme elles, nous ne sommes pas inépuisables », a conclu Madeau. Et elle a débranché la connexion. Définitivement.

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