DEFI

Marija

En ce temps-là, j’étais propriétaire de terres immenses, étirées de champs, ponctuées de prairies, étoffées de bois enchevêtrés. Mon pays me manque-t-il ? Non. L’amour est devenu ma patrie. J’y fais fleurir la patience, l’affection, la tendresse, la joie, le désir ainsi que ses nombreux plaisirs. Pourtant, avant, rien n’y poussait ! Terre intime devenue aride suite à l’éducation stricte d’une famille de nobles fiers d’un passé dépassé. Dans ce carcan d’une nostalgie glorieuse, la liberté était un rêve, et l’amour, une montagne inaccessible pareille au mont Olympe. Heureusement, un héros descendit dans le Tartare de ma soumission héréditaire.

– Je ne veux pas dépendre de mon art ! Et je ne veux pas dépendre de l’amour !

C’était clair, assurée par la fougue de mes 20 ans. Le sourire sournois, un brin ironique, fissura cette belle certitude. Mais telle une forteresse, je me voulais imprenable et insoumise. Mon moqueur était un artiste à la barbe aussi triangulaire que la tête. Longiligne, au pas lent comme une tortue, je le trouvais insignifiant. Mais pour une raison incompréhensible, il était entré dans mes pensés et y avait planté sa présence.

– Photographe !

– Quel arrogant !, pensai-je au son du timbre de sa voix fière.

Pendant des mois, le chat que j’étais lutta. Sa venue dans l’atelier de peinture suffisait à m’irriter. Il y entrait et en sortait comme le coucou de la pendule de ma grand-mère !
Mais lorsqu’il ne venait pas, son absence était encore plus irritante que sa présence ! Et le renard qu’était Arnas m’avoua qu’il le savait !

Aujourd’hui, entourés des landes de fumée de nos porte-cigarettes, allongés l’un à côté de l’autre, ces souvenirs flottent dans l’air de notre chambre bruxelloise.

– Tu fuis ta famille, ta terre, tes origines !, me reprocha mon père le jour de mon départ.

Tel un tatouage, ces mots sont incrustés en moi et sonnent comme un testament : ce sont ses dernières paroles avant de rejoindre ses précieux ancêtres, descendants directs de Gediminasde, fondateur de Vilnius, la capitale de la Lituanie. Ancienne rancune d’une fille hargneuse contre son géniteur adulé puis détesté et finalement honni par ses exigences de petite fille désenchantée. Lutte vaine et bien inutile de vouloir changer quelqu’un au lieu de l’accepter tel qu’il est. Maintenant que la paix est ancrée dans mon cœur, cela me paraît si évident. Mais à l’époque, il me fallut la venue d’un perturbateur dans la quiétude de notre amour, entre Arnas et moi, pour le comprendre. Cette rencontre faillit mettre un terme à notre commun voyage.

Je n’avais jamais vu douter Arnas sur notre mutuel attachement. Sa certitude était si ferme que c’est elle qui me fit comprendre que je l’aimais. Mettre des mots, reconnaître mes sentiments, et surtout les accepter, furent longs et douloureux. Encore plus pour mon amoureux. Après trois années de vie commune, il m’arrive encore d’évoquer avec lui les souvenirs du début et de demander à mon héros ce qu’il ressentait à l’époque.

– L’enfer !

Ce mot débute toujours alors ses phrases marquées de douleurs, de doutes et de révolte. Mes propres luttes intérieures le faisaient souffrir sans que j’en aie conscience, trop centrée sur ma peur qu’il me domine, comme l’avait fait mon père. Il m’arrive encore parfois d’avoir une de ces crises de « parallélisme » comme les appelle Arnas. Heureusement, elles sont devenues fugaces comme un nuage gris passant dans le ciel bleu de l’été.

Mais il y a quelques mois, j’ai vu le doute émerger en mon confiant bien-aimé. La venue d’un aristocrate bohème a percé et mis à jour le secret de ma naissance.

– Vous êtes une aristocrate, n’est-ce pas ?, questionna un après-midi une voix chaude, à l’accent lituanien, tandis que je fumais, absorbée par la contemplation d’un automne de couleur mordorée.

Mon éclat de rire ne désarçonna pas mon interlocuteur.

– Conte Mindaugas, accompagna un geste délicat : un baiser sur le dos de ma main droite.

Puis, bien sûr, ledit conte s’en alla. Disparut, pendant une semaine. À son retour, mes yeux ne purent ne pas le remarquer.

– Ainsi un nouveau renard tourne autour de ma reine aux cheveux étoilés, m’a répondu, sur un ton amusé, mon prince lorsque je lui ai narré la situation.

Sa confiance en moi me donna les armes pour contrecarrer le charmeur. Une autre était ma haine de sa classe : l’aristocratie !

Cependant, ma certitude s’effrita petit à petit sous les questions quotidiennes de mon aimé. Au début, je n’y prêtai pas attention. Mais avec l’accumulation, je perçus une angoisse sous l’assurance, qui émergea de plus en plus, la faisant craquer, comme une plaque de glace à la surface de l’océan Antarctique. La pointe de jalousie se révéla autour d’une de ces trop nombreuses questions qui tournaient de plus en plus à l’interrogatoire stalinien. J’abordai de front le problème :

– Arnas es-tu jaloux ?

Un éclat de rire me rassura, un moment. Je pense que lui aussi. Mais quelques jours plus tard, je perçus les doutes l’envahir. Ma crainte se confirma lorsque mon héros débarqua à l’improviste un jour dans l’atelier des Beaux-Arts, où je suivais des cours depuis septembre. Les deux coqs se jaugèrent. Je fus surprise d’éprouver du plaisir à cet affrontement glacial. Les boucles brunes mi-épaule observèrent la barbe dorée qui en fit tout autant. Je saisis l’avant-bras d’Arnas avant de dire un au revoir dédaigneux à celui qu’il croyait être son rival. Les hommes sont parfois bien stupides de nous croire si frivoles !

Pendant quelques semaines, le climat revint au beau fixe. Je pensais le méchant nuage éloigné. Malheureusement, l’orage grondait, tapi dans la tête de celui en qui j’avais une foi infaillible. L’averse déversa sa suspicion. J’y répondis par des mots doux imbibés de tout mon amour. Mais plus je tentais de rassurer
Arnas, plus sa jalousie grandissait. Ses mots devinrent ironiques, pleins de sous-entendus malsains. Mon caractère et mon amour ne supportèrent pas ces poisons. J’explosai en injures. Arnas se replia derrière les murs du mutisme. Je le bousculai davantage, voulant crever l’abcès qui gangrenait notre bonheur quotidien. Le grand échalas se leva de table, prit sa longue veste bleu roi, posée sur le dossier de la chaise, et sortit. Dans le silence de son absence, je fumai cigarette sur cigarette. Le sujet de mes tourments revint à la nuit. Il se glissa sous les draps. Ne décolérant pas, je me levai et partis m’endormir sur le sofa creusé par nos siestes dominicales. Pendant trois semaines, ce fut la guerre froide. Nous n’échangeâmes pas un mot, enfermés dans nos blessures d’amour-propre blessé. La cuisine était le point d’eau. Nous nous y croisions sans un regard pour l’autre, comme le font les animaux de la savane africaine. Je ne voulais pas faire le premier pas. Le faire aurait été m’humilier. Être soupçonné par la personne que vous aimez et admirez est pire qu’être condamné à tort en justice. J’observais mon accusateur. Il ne décolérait pas non plus ! Nous avons ça en commun : lui et moi sommes fiers !

– C’est le poison mortel de l’amour !, m´expliqua l’aristocrate charmeur tandis que je lui confiais mon souci.

Pourquoi lui ? Par un effet pratique : nous avions la même langue maternelle. Ce genre de sujet, il m’était impossible de l’exprimer à d’autres. Ma faible connaissance du français ne me permettait pas d’avoir d’autre confident. Ce qui aurait pu être un risque, fut une découverte. Le Conte Mindaugas n’avait rien à voir avec ceux que j’avais connus durant ma jeunesse. Lui-même se définissait comme un excentrique.

– Ex-centrique : en-dehors du centre !

Je souris à ce trait d’esprit. Avec Mindaugas, je retrouvais le plaisir de la discussion, suite au silence obstiné d’Arnas et à mon manque de maîtrise de la langue de Molière. Le conte avait une vivacité d’esprit et un humour qui m’offraient l’oxygène dont j’avais besoin. Il était fier de son origine mais ne voulait pas vivre au passé.

– Ce qu’ont fait mes ancêtres ne concerne qu’eux. Je serais un bien petit homme de m’en attribuer les mérites alors que je n’ai rien fait.

Cette phrase me réconcilia avec moi-même. Je redevins un membre de ma famille. Elle déverrouilla la porte de la pièce où j’avais enfermé mon passé. L’âme lituanienne brilla à nouveau en moi. Je n’eus qu’une envie : en parler avec Arnas Špakauskas. Lui seul pouvait ressentir mes émotions. Avec Mindaugas, j’avais une amitié intellectuelle.
Arnas était mon amant. Lui seul pouvait m’enflammer de désirs. Sa seule présence, si irritante au début, me sortait de mes réflexions introverties. Son corps, ses mains sur ma peau, tout mon être le réclamait ! Sans plus de réflexions, barrières de toute spontanéité nécessaire à l’amour sincère, j’embrassai Mindaugas d’un rapide baiser amical, pris mon imperméable beige et sortis de l’atelier en courant. Les rues me semblèrent un interminable labyrinthe, mais ma passion me donna le souffle pour monter les quatre étages de notre repaire d’artistes fauchés mais heureux. Je surgis dans la cuisine et saisis le visage d’Arnas entre mes mains glacées.

– Je t’aime !!

J’embrassai sa bouche comme une affamée ! Dans la seconde, tout son corps se détendit. Son amour éructa comme un volcan. Dans l’instant nous fîmes l’amour. La table de la cuisine fut l’alcôve de notre réconciliation.

Épilogue :

– Conte Mindaugas.

Arnas serra sincèrement la main tendue. Pendant les premières minutes où nous accueillîmes le conte, son regard bleu resta cependant suspicieux.
Mais l’humour ironique plut à mon aimé retrouvé. Trois heures plus tard, et une bonne bouteille de Suktinis à moitié entamée, les deux adversaires devinrent des comparses relançant discussion sur discussion.

Je n’oublierai jamais leur accolade, lorsque, à l’aéroport de Bruxelles, le conte repartit vers notre Lituanie. Mon Arnas était redevenu mon héros.
Au bout de notre seule tourmente amoureuse, nous avions gagné un ami et j’avais enfin fait la paix avec les démons du passé.

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