Histoire,  Short stories

Mortelle obsession

Dans la lumière du soleil italien, les poussières virevoltent, attirées par la pénombre, mais englouties par la noirceur des pensées du génie. Autour de l’homme courbé par la vieillesse, il ne reste que des esquisses confuses, des maquettes imparfaites, des tableaux inachevés.

Joconda observe son maître. Le visage ravagé de rides est enfoui entre les deux mains qui l’ont enfantée, mille fois caressée comme un amoureux insatiable. La madone veut pleurer, mais elle ne le peut pas. Elle n’est qu’une peinture. Chef d’œuvre pour tous, imparfaite pour son créateur. Tant d’années passées ensemble, sur les routes de Milan, Florence, Rome, Bologne, Venise. Tant d’intimité, de complicité silencieuse, d’aveux murmurés à elle seule, la muette amante, la confidente au sourire indéchiffrable.

Le silence du tombeau se promène dans la pièce où Léonard est appuyé des deux coudes à sa table de travail. Devant une fenêtre aux hauts battants, derrière de larges mains, le visage se cache tant il est martyrisé par l’obsession. Les larmes coulent dans ce silence qu’on pourrait presque toucher tellement il est dense et froid, malgré l’été toscan qui brûle dehors. Léonard doute. Pire : il a honte ! Où est son génie créateur ? Dans Mona Lisa, qui peut-être s’inquiète, sous son énigmatique sourire ambigu ? Ou sont-ce les yeux vitreux de Jésus qui lui reprochent sa fresque disparue ?

Sous la calotte de son crâne dégarni, échevelé par les intempéries, les bombardes, les canons et les arbalètes démesurées crachent les soldats ravagés par ces machines de guerre.


Pareilles aux couleurs d’une peinture qui glisseraient de la toile, les gouttes salines lavent ces brouillons du passé. Les sons prennent leur place. Les disputes avec Michel Angelo, l’haleine chargée d’ail. L’acidité des reproches du jeune Salai, élève le jour, intime torride la nuit. Les rires gras de la populace quand, vêtements chamarés, Arlequin de la Renaissance, el Maestro marchait dans les ruelles étroites et boueuse comme un pan qui fait sa roue, croquant le visage difforme d’un mendiant, la résistance d’une écluse face à un impétueux torrent, ou un rocher pris par la brume.

Ambassadeur, peintre, ingénieur, architecte, sculpteur, comme son homme de Vitruve, l’artiste aux mille talents est au centre de toutes les polémiques : nu, bras écartés, avide de la vie, jouisseur infatigable et insatiable de l’existence universelle.


Dans les caveaux de l’inconscience, l’odeur de chairs putréfiées enchaîne ces sons du passé. Les miasmes nauséabonds redeviennent les cadavres disséqués, étendus à même le sol, muscles détachés, organes à l’air, sujets amorphes et raides que la curiosité trace, reproduit fidèlement, sur les feuillets d’un énième codex. La moindre veine, le plus fin ligament, rien n’échappe à ses yeux charognards. Sans trembler, sous le falot d’une lampe à huile, le maître italien copie le fœtus emprisonné, blotti dans le ventre maternel, éventré quelques heures avant.

– Le génie peut tout !, martèle-t-il. Rien ne doit l’arrêter, ne doit le retenir. L’esprit de l’artiste doit être au-delà de la morale, de la religion, des lois, des souffrances !

Les relents de ces inconnus, immortalisés par sa main, s’animent. La tête fixe, immobile, se tourne soudain vers lui. Comme la bougie, ces lointains fantômes finissent par fondre , un rictus étirant leurs lèvres bleuies par l’invincible Faucheur.

– Et maintenant ?

L’obsessionnelle question le torture comme une vis sans fin. Les doutes le harcèlent et ensevelissent attention et acuité. Elles assèchent ses larmes, plaintes de son âme d’enfant qui se meurt en lui. Un dernier sursaut. C’est l’orgueil qui lui écarte les doigts. La lumière ruisselle sur les carreaux sfumato. Comme un futur aveugle, ses pupilles gobent les particules de lumière.

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